05:22 15-01-2026
Schmidt Sciences: 4 télescopes rapides, Lazurite vs Hubble
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Schmidt Sciences lance Lazurite, rival de Hubble, et Argus, D.S.A., LFAST pour accélérer l’astronomie avec une approche startup et des cycles rapides, agiles.
L’ancien patron de Google Eric Schmidt et son épouse, Wendy, appliquent une logique très Silicon Valley à un domaine habitué aux calendriers à rallonge et aux couches administratives. Par le biais de leur philanthropie Schmidt Sciences, ils financent quatre télescopes majeurs, dont un instrument orbital pensé comme un rival du Hubble de la NASA.
Le principe est clair: s’appuyer sur des technologies existantes et structurer les projets pour décoller vite, en cycles bornés et assumés comme expérimentaux, plutôt que sur des générations.
Quatre télescopes en quatre ans
Schmidt Sciences vise à rendre les quatre observatoires opérationnels en moins de quatre ans. À l’échelle de l’astronomie, c’est un sprint: des installations de ce rang se construisent d’ordinaire sur des décennies.
Arpita Roy, responsable de l’astrophysique et de l’espace chez Schmidt Sciences, a expliqué lors de la réunion de l’American Astronomical Society à Phoenix que le programme se veut un test pour accélérer les découvertes. Elle a reconnu que l’équipe accepte un risque plus élevé, tout en soulignant qu’il est mesuré et, à leurs yeux, justifié.
Pourquoi miser sur des technologies prêtes à l’emploi
Le fil conducteur est pragmatique: ne pas réinventer ce qui fonctionne déjà, mais le détourner et le reprogrammer. Cela vaut notamment pour les puces haute performance qui ont porté les récents progrès de l’intelligence artificielle.
Depuis plusieurs années, Schmidt Sciences finançait, à huis clos, recherches amont, développements technologiques et prototypes. Le contour est désormais public: les universités qui piloteront les télescopes au sol sont choisies et la fabrication des composants a commencé. Le président Stuart Feldman estime, à la lumière des tests, que les pièces maîtresses tiennent la route.
Ce que comprend le système d’observatoires Eric et Wendy Schmidt
Les quatre projets sont réunis sous une même bannière: l’Eric and Wendy Schmidt Observatories System. Il comprend:
- Le télescope spatial Lazurite, un observatoire orbital conçu comme un concurrent de la classe Hubble.
- Argus, un système qui image en continu tout le ciel nocturne de l’hémisphère Nord.
- Le Deep Synoptic Array (D.S.A.), un instrument radio destiné à balayer en permanence les fréquences cosmiques.
- LFAST, un grand télescope spectroscopique à fibres optiques conçu pour saisir la signature colorimétrique de la lumière d’objets lointains.
En quoi l’approche des Schmidt diffère des grands projets scientifiques
L’investissement public soutient la science américaine depuis longtemps, et l’astronomie s’appuie aussi sur la philanthropie privée. L’exemple de Percival Lowell, qui finança l’observatoire de Lowell en Arizona dans l’espoir de trouver des signes de vie sur Mars, vient à l’esprit.
Le modèle Schmidt Sciences se rapproche plutôt d’une logique startup: aller vite, coûter moins, avec des objectifs et des échéances très cadrés. Ces observatoires ne sont pas pensés comme des monuments pour des décennies, mais comme des outils pour quelques années, remplacés au fil des avancées technologiques. L’équipe défend l’idée que, sur la durée, cette stratégie pourrait s’avérer plus économique que l’approche classique.
Arpita Roy précise que ces expérimentations doivent durer un temps limité—aujourd’hui envisagé entre trois et cinq ans—avant de céder la place à de nouveaux projets.
S’inscrire dans l’incertitude actuelle du financement
Des représentants de Schmidt Sciences reconnaissent que l’année écoulée a introduit de l’incertitude pour la recherche, sur fond de tentatives de l’administration Trump de réduire fortement les budgets de la NASA et de la National Science Foundation. Ils insistent sur le fait que leurs initiatives n’ont pas vocation à se substituer aux programmes publics.
Stuart Feldman souligne que la NASA et la NSF excellent dans les missions et instruments sur 10 à 20 ans; inutile d’essayer de rivaliser sur ce terrain. Schmidt Sciences, à l’inverse, peut trancher vite et de façon binaire, ce qui accélère le lancement.
Les budgets exacts ne sont pas communiqués. On sait toutefois que Lazurite se chiffre en centaines de millions de dollars, et que les instruments au sol exigent eux aussi des investissements substantiels.
Lazurite: des ambitions rattrapées par Starship
Le télescope orbital est la pièce la plus visible et la plus exigeante techniquement. Stuart Feldman indique que son miroir sera un peu plus grand que celui de Hubble.
Le plan initial était plus audacieux: un miroir primaire de 20 pieds a été fabriqué—plus de deux fois la taille de celui de Hubble. Comme ce miroir est monobloc, un seul lanceur pouvait l’emporter: Starship de SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk.
Face aux revers de développement de Starship et à des délais glissant au-delà du calendrier annoncé, Schmidt Sciences a ajusté sa trajectoire à l’automne 2024. Feldman laisse entendre que l’option du grand miroir pourrait être réexaminée lorsque les perspectives du lanceur seront plus claires.
Pourquoi Lazurite compte pour l’énergie sombre
Lazurite est né de discussions entre Stuart Feldman et l’astrophysicien de Berkeley Perlmutter, lauréat du Nobel de physique 2011 pour la découverte de l’accélération de l’expansion de l’Univers.
Le télescope est conçu pour mesurer plus finement la couleur des naines blanches en explosion. Le décalage vers le rouge indique la vitesse à laquelle les galaxies lointaines s’éloignent. Des observations ultérieures ont suggéré que les naines blanches ne sont pas toujours uniformes et que la nature de l’énergie sombre a pu évoluer dans le temps. Lazurite doit apporter des données neuves afin de tester l’hypothèse d’une nouvelle physique.
Dans ses interventions, Perlmutter a essentiellement insisté sur le fait que ces mesures affineraient la compréhension et aideraient à juger s’il s’agit bien d’un phénomène nouveau.
Pointages plus rapides, meilleur timing
Autre marque de fabrique de Lazurite: la capacité à pivoter dans l’espace plus vite que Hubble ou James Webb, pour saisir au vol des supernovae tout juste au pic de luminosité.
Le télescope sondera aussi des exoplanètes grâce à un coronographe, qui masque la lumière de l’étoile pour révéler la planète voisine.
Argus: non pas un géant, mais 1 200 petits télescopes
Si le segment spatial semble familier, les instruments au sol flirtent avec le radical.
Argus Array rappelle l’Observatoire Vera Rubin par sa vocation—balayer le ciel—mais Rubin est un unique télescope de 8,4 mètres au Chili qui observe l’hémisphère Sud, quand Argus est une mosaïque de 1 200 petits télescopes, chacun doté d’un miroir de 28 centimètres.
Le professeur Nicholas Low, de l’Université de Caroline du Nord et responsable du projet, explique que le système vise d’autres problèmes. Les petits télescopes sont moins adaptés aux objets très rapides comme les astéroïdes et ne chassent pas les cibles les plus faibles et lointaines. En revanche, ils peuvent balayer l’ensemble du ciel en quelques minutes.
Une structure simple plutôt qu’une coupole
Les 1 200 télescopes seront installés sur huit montures circulaires se déplaçant à l’unisson. Il n’y aura pas de coupole traditionnelle; l’ensemble évoquera un entrepôt percé de lucarnes—une construction plus simple et moins coûteuse.
Presque une machine à remonter le temps pour les astronomes
Parce qu’Argus observera en continu et conservera une semaine d’archives, il pourra répondre aux alertes d’autres instruments. Si LIGO détecte par exemple des ondes gravitationnelles issues d’une fusion de trous noirs, Argus pourra vérifier s’il existe un pendant visible.
Nicholas Low fait le parallèle avec une machine à remonter le temps: les chercheurs pourront rembobiner les données pour chercher des précurseurs avant que les détecteurs gravitationnels ne sonnent l’alarme.
Le site n’est pas encore annoncé, même si Nicholas Low cite le Texas comme option probable. La première lumière est attendue pour 2027. Il est également précisé qu’Alex Gerko cofinance le projet avec Schmidt Sciences.
D.S.A.: une cartographie radio de l’Univers à une nouvelle échelle
Le Deep Synoptic Array suit la même philosophie: de nombreux éléments modestes agissant comme un seul instrument.
Le réseau observera le ciel en radio avec 1 650 antennes paraboliques de 20 pieds chacune, réparties sur 60 000 acres dans le Nevada.
Le professeur Gregg Hallinan, de Caltech, qui construira et opérera le D.S.A., estime qu’aucun instrument existant ou prévu ne l’égale. Il en donne l’ampleur: selon ses comptes, tous les radiotélescopes du siècle passé réunis ont identifié environ 10 millions de sources radio, tandis que le D.S.A. devrait doubler ce total dès son premier jour.
Sur cinq ans d’enquête, le cumul attendu atteindrait un milliard de sources radio. Le chantier pourrait démarrer dès l’an prochain.
LFAST: des spectres, pas des images
LFAST s’appuie lui aussi sur plusieurs télescopes optiques, mais vise les spectres—la signature colorimétrique détaillée d’une cible. Les spectres sont essentiels pour décrypter des phénomènes fugitifs comme les supernovae et pour analyser les atmosphères d’exoplanètes.
La spectroscopie, toutefois, est gourmande en temps: il faut collecter beaucoup de photons, car disperser la lumière l’étale. Le responsable du projet, Chad Bender (Université d’Arizona), souligne que les astronomes veulent bien plus de spectres que le temps de télescope disponible ne peut en fournir aujourd’hui.
Parce qu’une multitude de petits télescopes coûte moins cher qu’un géant, l’équipe espère livrer le volume de données spectroscopiques requis à moindre prix. Un prototype est en cours de construction en Arizona, et la conception pourrait être ajustée et montée en puissance après les tests.
Comment la communauté réagit
Quelque 150 personnes ont assisté à la présentation de Phoenix, d’autres la suivant en ligne. L’ambiance laissait penser que les astronomes sont sensibles à ce nouveau mode opératoire: plus rapide, plus simple, structuré autour d’une autre logique d’organisation. Difficile de ne pas y voir l’envie de bousculer les habitudes.
Heidi Hammel, de l’Association of Universities for Research in Astronomy, se dit favorable à ces tentatives de nouvelles approches, tout en notant que seul l’exercice dira ce qu’elles valent. Elle suggère que si l’effort fait émerger de nouveaux paradigmes de travail, ce serait déjà un résultat significatif.
Dans le même temps, elle en pointe les limites: ces télescopes ne dépasseront pas les programmes les plus ambitieux comme James Webb ou l’observatoire Living Worlds à l’étude. Selon elle, leur valeur se situe ailleurs—dans des outils alternatifs, taillés pour des questions scientifiques spécifiques et bien délimitées.